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Jean-Michel Henny
Passionné de philosophie, professionnel du livre depuis près de 30 ans — libraire, éditeur, diffuseur —, j'anime actuellement l'Atelier philosophique évianais.  En matière de philosophie, j'ai...
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L'homme égocentré et la mystique

Une étude anthropologique
Jean-Marc Tétaz
Éditions de la Maison des sciences de l'homme
ISBN : 9782735113149

« Le mot « mystique » est employé de différentes façons. Certains pensent à une illumination particulière, intuitive, mais cette signification est plutôt marginale. Plus pertinente est la conception fort répandue selon laquelle la mystique consisterait en un sentiment de l'unité du sujet et de l'objet : le mystique se voit d’une façon ou d’une autre « un » – avec Dieu, avec l’Être, avec toutes choses.

Cette idée caractérise un aspect essentiel de la plupart des conceptions mystiques à l’Est et à l’Ouest, mais à mon avis ce n’est pas l’aspect central. Je crois que toute mystique est à comprendre à partir d’un motif déterminé : le sentiment mystique de l’unité du tout [All-Einheit] ne s’empare pas simplement de quelqu’un, il est recherché. Pourquoi ? Une réponse à cette question est : les êtres humains ont besoin de la paix de l’âme.

Cette réponse conduit naturellement à de nouvelles questions. Pourquoi donc ce besoin de la paix de l’âme apparaît-il chez les êtres humains, à la différence remarquable des autres animaux ? Pas parce qu’ils souffrent, comme le disait Bouddha, car les autres animaux souffrent aussi, mais parce que leur âme se trouve dans une inquiétude que les autres animaux ne connaissent pas. Cette inquiétude est liée à la spécificité du rapport à soi des êtres humains. Peut-être peut-on dire : toute mystique a pour motif de se dégager du souci de soi, ou d’atténuer ce souci. Là où la mystique consiste dans le sentiment d’unification [Einswerden] dont on parlait tout à l’heure, ce sentiment repose sur le besoin de se libérer de l’isolement de l’être-soi humain et de la manière particulière dont les êtres humains se considèrent comme importants et se font du souci à leur propre sujet, même lorsqu’ils se soucient des autres. En d’autres termes, la mystique consiste à transcender ou à relativiser sa propre égocentricité [Egozentrizität], ou son propre centrage sur l’ego *, un centrage sur l’ego que ne possèdent pas les animaux qui ne disent pas « je ». Si l’on veut comprendre les motifs de la mystique, il faut comprendre les problèmes particuliers que les individus disant « je » ont avec leur propre centrage sur l’ego.

Cela invite à reprendre les questions sur le « je » et l’être-soi apparues dans la philosophie moderne d’une façon qui prenne aussi en compte les aspects du rapport à soi qui ont été considérés comme des obstacles à la paix de l’âme. Bien que je pense en première ligne aux êtres humains de notre époque, j’essaie de comprendre quelques aspects par lesquels les êtres humains se distinguent des autres animaux en disant « je » et en utilisant un langage propositionnel, quelques aspects qui sont antérieurs aux spécificités culturelles.»

Ernst Tugendhat (extrait de l'Introduction)

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Jean-Michel Henny Il y a 2429 jours

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